Le déboulonnage de Maisonneuve..Maisonneuve’s “dismissal”

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 Christian Rioux et Lysiane Gagnon ont tous deux déclaré dans leurs chroniques de juin 2012 que Paul Chomedey de Maisonneuve a été victime d’un «déboulonnage» par le Conseil de ville de Montréal lorsqu’on lui a «flanqué» Jeanne Mance comme cofondatrice. Je crois que pareille analyse manque de rectitude historique. En effet, en quoi le fait de reconnaître Jeanne Mance comme cofondatrice rend-il Maisonneuve victime d’un déboulonnage?

Maisonneuve et Jeanne Mance avaient tous deux été recrutés par Jérôme Le Royer de la Dauversière, au nom de la Société Notre-Dame de Montréal, pour remplir sur le terrain des rôles complémentaires. En ce sens, attribuer à Jeanne Mance le titre de cofondatrice est bien mérité. Maisonneuve serait plutôt heureux qu’enfin on rende justice à Jeanne Mance, lui qui a si bien épaulé cette femme d’envergure dans l’exercice de ses fonctions. Quoi qu’on en pense, tous les écrits vont dans le sens d’une collaboration exceptionnelle entre eux.

Par contre, il semble que Maisonneuve ait été vraiment victime d’un «déboulonnage»: comment peut-on expliquer autrement son départ soudain et inattendu en 1665, au moment où la colonie semblait avoir grand besoin d’un homme de sa trempe?

Les faits suivants aideront à faire la lumière sur les raisons de ce départ.

Maisonneuve était gouverneur de Montréal sous la responsabilité de la Société Notre-Dame de Montréal, entreprise privée fondée par M. de la Dauversière. En vertu des lettres patentes, accordées par Louis XIII en 1644, Montréal bénéficiait d’un statut particulier, au niveau administratif, ce qui protégeait le projet de Ville-Marie. En se prévalant de ces privilèges acquis, vis-à-vis les gouverneurs de la Nouvelle-France, Maisonneuve pouvait se retrouver dans des situations conflictuelles sur différents dossiers.

Un premier litige fut celui de la traite des fourrures, en 1662. La Compagnie des Cent Associés avait tenté d’établir à Montréal un magasin public. Ceci aurait eu pour effet de centraliser le commerce des fourrures, en ravissant le droit de la traite aux colons et aux seigneurs de Ville-Marie. Là-dessus Maisonneuve protégea le droit des colons et des seigneurs de l’île.

En deuxième lieu, la querelle de l’eau-de-vie fit s’affronter au grand jour Maisonneuve et d’Avaugour (gouverneur général) qui n’avait pas une très haute estime des gouverneurs régionaux. Suite à trois ordonnances de Maisonneuve contre la vente de l’eau-de-vie aux Indiens, celui-ci adopte, en 1662, la politique du «laisser-faire». À une quatrième ordonnance de Maisonneuve, le 4 mars 1663, il riposte en concédant aux concessionnaires de la traite de Tadoussac le droit de vente et de distribution d’alcool aux «sauvages».

En parallèle à ces conflits et sur un tout autre plan, une autre polémique avait surgi lors de l’arrivée de Mgr de Laval à Québec en 1659.  Celui-ci voulut amener les Augustines de Québec à l’Hôtel-Dieu de Montréal en voulant les joindre aux Hospitalières de Montréal. Maisonneuve et Jeanne Mance s’y opposèrent considérant que cela ne respectait pas les intentions de La Dauversière au tout début des fondations.

En 1663, un changement important survint dans l’administration de la Nouvelle-France. Le roi décida de mettre celle-ci sous sa seule juridiction. Il abolit la Compagnie des Cent Associés et créa le Conseil Souverain. L’évêque Mgr de Laval, le gouverneur de Mésy et l’intendant Louis Robert de la Fortelle devinrent les principaux membres du Conseil Souverain de la Nouvelle-France, sans aucun représentant à Montréal. Dès lors, le Conseil «émet une série de décrets visant à réduire les pouvoirs de Maisonneuve».

En 1665, Louis XIV décide d’envoyer en Nouvelle-France le régiment de Carignan-Salières, sous le commandement du lieutenant général de Tracy, accompagné de l’intendant Talon, espérant ainsi supprimer la menace iroquoise et régler les querelles de la Nouvelle-France. Peu de temps après, Maisonneuve rentra à Paris en 1665 et ne revint jamais à Montréal.

Pourquoi ce départ? Il n’existe aucun écrit de Maisonneuve lui-même sur le sujet. Se sentait-il menotté, incapable de poursuivre les «vrais motifs» de la fondation de Ville-Marie? Était-ce une machination de la couronne de France pour écarter un officier méritoire, mais gênant, sans usurper totalement les droits de destitution des seigneurs de l’Île? Était-ce dû à des conflits d’intérêts entre gouverneurs dans l’exercice du pouvoir ici en Nouvelle-France? Ou encore, une conjoncture de ces trois motifs?

Nous savons que dans cette même période, suite à l’acquisition de l’Île de Montréal par les Sulpiciens, ces derniers mentionnèrent dans le contrat qu’ils tenaient à garder Maisonneuve comme «gouverneur et capitaine de l’Isle…. sa vie durant».

Nous savons aussi que Maisonneuve jouissait d’une haute estime de la part des premiers habitants de la colonie. Les historiens le reconnaissent comme un commandant brave et prudent, administrateur à la fois rigoureux et sans prétention. Il était d’un grand désintéressement et témoignait de convictions religieuses profondes. Lors de son départ subit pour la France en 1665, la population de Montréal eut grand regret de son bien-aimé gouverneur: «…le grand chagrin qui s’est abattu sur Ville-Marie» (voir L’Action nationale)

Lionel Groulx rapporte les propos de Marie Morin, qui elle-même s’appuie sur les dires de Marguerite Bourgeoys: «Refuser au héros de Montréal son rang de gouverneur, publier des ordonnances dans son propre gouvernement contre son sentiment et sans même lui en donner avis, lui intimer l’ordre de s’en retourner en France “comme incapable de sa place et du rang qu’il tenait icy de Gouverneur »: il n’est pas d’injures que l’on ait épargnées à l’infortuné Maisonneuve.» (Lionel Groulx, Notre Maître le passé, Granger, Montréal, 1944, p. 26 – 48)

Je crois que nous pouvons conclure qu’il fut réellement victime d’un déboulonnage. Malgré les pressions de certains gouverneurs et commerçants, Maisonneuve fit preuve de beaucoup de courage pour que l’esprit des Véritables motifs pour lesquels il s’était engagé au départ soit respecté par tous. Son mystérieux départ est à mon avis plutôt relié à ses prises de position pour assurer la vocation mystique de Ville-Marie: fonder une cité chrétienne dans le but de vivre l’Évangile et de rayonner auprès des Amérindiens. Cette noble cause n’a pas trouvé écho auprès de tous.

Christian Tessier

Article provenant du site Tendances et Enjeu, publié le 20 avril 2013, et adapté pour la présente publication.

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Christian Rioux and Lysiane Gagnon both stated in articles published in June 2012 that Maisonneuve’s accomplishments were somewhat diminished when Montreal’s City counsel flanked him with Jeanne Mance as cofoundress of Ville-Marie. I personally think that their analysis lacks historical correctness. Indeed, in which way does the recognition of Jeanne Mance as cofoundress tarnish Maisonneuve’s image?

Maisonneuve and Jeanne Mance had both been selected by Jérôme Le Royer de la Dauversière, on behalf of the Société Notre-Dame de Montréal, to play complementary roles in their function. In that regards, Jeanne Mance deserves the recognition as cofoundress. Maisonneuve would probably be the first to be glad that justice has been served, he who so adequately supported that great woman in the fulfillment of her functions. Whatever anyone may think, written accounts of the period unanimously speak of the exceptional sense of collaboration between these two.   

However, it seems that Maisonneuve was victim of a wrongful “dismissal”: how would one otherwise explain his sudden and unexpected departure in 1665, at a time when the colony was in desperate need of a man of his stature?   

The following facts will help to shed some light on the reasons for his departure.   

Maisonneuve was governor of Montreal, under the authority of the Société Notre-Dame de Montréal, itself founded by Mr. de La Dauversière. By virtue of its letters patent, granted by King Louis XIII in 1644, Montreal benefited from special administrative privileges that shielded the project of Ville-Marie. By enforcing these privileges against the governors of New France, Maisonneuve may have put himself in conflict with the governors on critical administrative issues.

A first example might be the issues surrounding fur trading in 1662. The Company of the Hundred Associates had made attempts to establish a public trading post in Montreal. This would have resulted in the centralization of fur trading, thus depriving settlers and land owners from their rights. Maisonneuve fought for the rights of the settlers and the land owners on this issue.   

A second example could be the quarrel between Maisonneuve and d’Avaugour(governor general at the time) about the trading of alcohol with natives. D’Avaugour never had high esteem for regional governors, such as Maisonneuve. In 1662, Maisonneuve issued three orders against the sale of alcohol to natives, in reply, d’Avaugour decided to adopt the “laissez-faire” policy. Following the issuance of a fourth order by Maisonneuve, on March 4, 1663, d’Avaugour answered by giving licensed traders in Tadoussac, the right to sell and distribute alcohol to natives.

In parallel to these conflicts, and for a totally different matter, another controversy surfaced following the appointment of Mgr de Laval to Québec City in 1659. The newly appointed bishop wanted to move the Augustine sisters from Québec to the Hôtel-Dieu in Montreal, and force them to join the Hospitalières. Both Maisonneuve and Jeanne Mance were opposed, considering that it would not be in accordance with the original intentions of de La Dauversière, and the spirit of the foundation.   

A major change in the administrative structure of New France happened in 1663. The King decided that New France would be under his sole jurisdiction. He abolished the Company of the Hundred Associates, and created the Sovereign Counsel of New France. The principal members of the organization were Mgr de Laval as bishop, de Mésy as governor and Louis Robert as intendant, without any representative from Montreal. Immediately, the Sovereign Counsel started to issue decrees that would undermine Maisonneuve’s authority.

In 1665, Louis XIV decided to send the regiment of Carignan-Salières, under the leadership of lieutenant general de Tracy and accompanied by intendant Talon, to New France, hoping thus to eliminate the threat from Mohawks and to settle old feuds in New France. Shortly thereafter Maisonneuve returned to Paris, and never set foot in Montreal again.

What were the reasons for his sudden departure? Historians have yet to find written word from Maisonneuve on the matter. Did he feel handcuffed, unable to fulfill the “true motives” behind the foundation of Montreal? Was it a plot from the monarchy in France to brush aside a well deserving, but annoying officer, without totally ignoring the rights of the lordships of the Island? Was it a conflict of interest amongst governors of New France over the management of power? Or a combination of these three motives?   

We also know that following the acquisition of the ownership rights to the Island of Montreal by the Sulpiciens, the new owners mentioned in the contract that they intended to keep Maisonneuve as “governor and captain of the Island for life”.   

It is also well documented that the inhabitants of the colony held Maisonneuve in very high esteem. Historians of the period acknowledge he was a wise and prudent commander, an unassuming and rigorous administrator. He displayed selflessness, and profound religious beliefs. Upon his departure for France in 1665, the population of Montreal manifested a great sense of loss: “…a profound chagrin engulfed Ville-Marie” (a literal translation from L’Action nationale).

Historian Lionel Groulx quotes Marie Morin, herself borrowing from Marguerite Bourgeoys: “Denying the hero of Montreal his rank of governor, issuing orders within his own government, against his will and without warning, ordering him to return to France‘insinuating inability to carry out his duties as governor’: poor Maisonneuve was not spared of any insult” (Lionel Groulx, Notre Maître le passé, Granger, Montréal, 1944, p. 26 – 48).   

It is accurate to say that Maisonneuve was the victim of a dismissal. In spite of pressures from other governors and merchants, Maisonneuve displayed tremendous courage and resolve in making sure that the spirit of the True Motives, for which he accepted the position in the first place, be respected by all. His mysterious departure is, in my opinion, directly related to the measures he took to ensure the mystical vocation of Ville-Marie: the foundation of a christian settlement for the sole purpose of living in accordance with the Gospel and to bare witness to the Natives. A noble cause, not embraced by all.   

Christian Tessier

Article from the website Tendances et Enjeu (Trends and Issue), published on April 20, 2013, and adapted for this publication.

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