Le fleurdelisé: au nom d'une victoire..The fleur-de-lys: in the name of a victory

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Une bataille mémorable eut lieu le 8 juillet 1758 à Fort Carillon, aujourd’hui au nord de l’état de New-York. L’armée de Montcalm remporte la victoire, d’autant plus spectaculaire que l’armée adverse est quatre fois plus nombreuse (4000 hommes contre 16 000). 
Montcalm fait chanter le Te Deum et dresser une croix sur le lieu de la bataille. 

Pourquoi cette victoire spectaculaire, précédant de peu la conquête de la Nouvelle-France par l’Angleterre? Mystère. 

Une bannière fut rapportée de Carillon, par le Père Berey, un récollet de Québec, aumônier des troupes. Elle est ensuite gardée à Québec par un vieux récollet, dernier survivant de l’ordre  qui, avant de mourir, en transmet l’histoire à Louis de Gonzague Baillargé, de Québec. Cet avocat est digne de mention: il possédait une très bonne fortune pour l’époque. Il fut l’avocat de la ville de Québec et de plusieurs communautés religieuses. Il participa à la fondation de la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec. 

Fait étonnant, mais témoin de son zèle, il fit construire cinq églises, dans différentes parties du monde. Une en Australie, une en actuelle Tanzanie, une autre à Haimen, en Chine, une quatrième à Havre-Saint-Pierre au Québec, et enfin une au Soudan. 

Un 24 juin, en 1848, il présente au public, lors des fêtes de la Saint-Jean-Baptiste, cette bannière chargée d’histoire : d’un côté, on y voit les armoiries du marquis de Beauharnois, et de l’autre, la Vierge debout sur le Croissant, le tout sur fond bleu azur. Dans chaque coin, une fleur de lys blanche oblique. 

Les héritiers de M. Baillargé s’en désintéressent et la lèguent à l’Université Laval, vers 1901. On peut alors la voir seulement durant les défilés de la Saint-Jean-Baptiste, portée par les zouaves pontificaux.

Peu à peu, cette bannière tombe dans l’oubli. 

Au début du XXe siècle, on cherche un drapeau significatif.

Le drapeau des Patriotes ne faisait pas l’unanimité. Tricolore, vert pour les Irlandais, blanc pour les Canadiens français et rouge pour les Britanniques, il faisait référence à l’instauration d’une république, semblable à celle des États-Unis, qui ne correspondait pas à l’idéal de nombreux Canadiens. Vers 1832, le parti des Patriotes s’était en effet radicalisé suite à son approbation par la Société des Fils de la Liberté, groupe armé à l’origine de désordres et de révoltes. 
Ce drapeau ne pouvait donc rallier tout le monde, pas plus d’ailleurs que le drapeau français.
Celui-ci flottait au Canada depuis le milieu du XIXe siècle.

La victoire de l’alliance française et britannique sur la Russie, lors de la guerre de Crimée (1853-1856) donna lieu en Europe à des festivités où l’on voyait côte à côte le drapeau français et le drapeau anglais. On vit la même chose à Montréal : le tricolore français côtoyant l’Union Jack. 
Mais, le désir d’un drapeau qui ne soit pas français, mais qui évoquerait davantage les Canadiens français, restait présent. 

Quand M. Baillargé présente la bannière de Carillon le jour de la Saint-Jean-Baptiste, le 24 juin 1848, celle-ci suscite spontanément l’enthousiasme. La tradition de présenter la bannière chaque année, le 24 juin, se poursuit durant plusieurs années, puis s’estompe.

Un demi-siècle plus tard, vers 1901, le curé Elphège Filiatrault hisse un drapeau de sa confection au mât de son village de Saint-Jude. « A un peuple nouveau, il faut un drapeau nouveau » proclame-t-il. Pour le fabriquer, il s’était inspiré de la bannière de Carillon. Au fond bleu azur et aux fleurs de lys, il ajoute une croix blanche, qui rappelle la France et ultimement le Christ. 

Nous savons que sur la bannière originale apparaît la Vierge debout sur un croissant de lune. 
Cette représentation provient de l’Apocalypse (12, 1): « [...] la lune est sous ses pieds […] ».
Par contre, la Vierge représentée ici n’est pas enceinte, comme mentionné dans l’Apocalypse, puisqu’elle porte l’enfant Jésus dans ses bras. Ce type d’image fut très populaire en France, suite au vœu de Louis XIII, en 1638. Par ce vœu, Louis XIII consacre le Royaume de France à la Vierge, en reconnaissance pour la naissance de son fils, après 23 ans de mariage. Ce vœu stipule l’instauration des processions du 15 août, dans toutes les paroisses de France, processions durant lesquelles il doit être rappelé.

Tous les habitants de la Nouvelle-France connaissaient ces évènements, qui eurent lieu peu avant la fondation de Ville-Marie (Montréal) en 1642. Il n’est pas étonnant que l’amour de Notre-Dame ait été au cœur de leur quotidien. (Pensons à l’étoile jaune du drapeau acadien, qui symbolise la Vierge de l’Assomption.)

S’il est un héritage français chez nous, l’amour de Notre-Dame, la confiance en sa protection et la certitude de sa médiation efficace en font partie. 

Avec Champlain, qui faisait sonner l’Angélus dans le fort de Québec, Marie de l’Incarnation qui vénérait Notre-Dame de Grand Pouvoir et qui la considérait comme celle qui dirigeait son établissement, en passant par la Société de Notre-Dame de Montréal qui établit Ville-Marie et Marguerite Bourgeoys qui voulut honorer sa vie voyagère, sans parler de Notre-Dame-du-Cap ou de Lorette, notre histoire est tissée des interventions de la Vierge. 

La bannière de Carillon n’y échappe pas : une légende (?) ne mentionne-t-elle pas que la Vierge était apparue au-dessus des combattants de Carillon et que les balles tirées allaient s’anéantir dans les plis de sa robe? 

La vie de Jean le Baptiste, patron des Canadiens français, est d’ailleurs profondément marquée par Marie, car c’est lors de sa visite chez Elisabeth qu’il « tressaillit » d’allégresse, prémices de sa mission de Précurseur.

Mais revenons à notre drapeau.

Dans la première moitié du XXe siècle, des comités se forment un peu partout au Québec, en vue de proposer un drapeau. On ajoute le Sacré-Cœur sur le modèle du curé Filiatrault. Celui-ci préfère qu’il n’y figure pas, mais ce drapeau surnommé « Carillon Sacré-Cœur » fut populaire pendant plusieurs années. 

C’est le modèle du curé Filiatrault qui fut hissé la première fois le 21 janvier 1948, au parlement du Québec. M. Maurice Duplessis, Premier ministre, voulait que les fleurs de lys soient droites, mais aucun drapeau de cette sorte n’était disponible rapidement. 

Clin d’œil de la providence, le drapeau hissé qu’on trouva précipitamment comportait les fleurs de lys en diagonale, comme celles de la bannière de Carillon…

Bonne fête de la Saint-Jean-Baptiste!

Sylvie Trudelle

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A memorable battle took place on July 8th, 1758, at Fort Carillon, situated in the North of the State of New-York. An army lead by Marquis de Montcalm came out victorious, which is quite extraordinary since they were outnumbered by a factor of 4 (4000 enlisted men against 16 000 for enemy troops). Montcalm asks the Te Deum to be sung and a cross to be erected on the battle field.

Why such a spectacular victory, so close time-wise to the conquest of New-France by England? A mystery.

Father Berey, a Recollet, chaplain to the French troops, brought back a banner from the battle at Carillon. The banner was subsequently kept in Quebec by an old Recollet, the last survivor of the order, and left in legacy to Louis de Gonzague de Baillargé, from Quebec. It is worthy to mention that Baillargé, a lawyer, was very well-off for the time. He worked for the City of Quebec, and several religious communities. He was instrumental in the foundation of the Society of Saint John the Baptist of Quebec.

Even more astonishing, and a testimony to his zeal, he was responsible for the construction of five churches, in different parts of the world. One in Australia, one in today's Tanzania, another one in Haimen, China, a fourth in Havre-Saint-Pierre, Quebec, and finally, one in Soudan.

On June 24th, 1848, for the Saint-John-the-Baptist day célébrations he showed this hitorically charged banner in public: on one side of it, the coat of arms of marquis de Beauharnois, and on the opposite side, the Virgin Mary standing on a moon crescent, all features on an azure fabric. In each corner, a white oblique fleur-de-lys.

Mr. Baillargé's heirs were completely disinterested, and the banner was gifted to Laval University, around 1901. From that day on, it was only displayed during the Saint John the Baptist Day celebrations, paraded by the Pontifical Zouaves.

And with time, it fell into oblivion.

At the turn of the XXth century, Quebec was looking for a meaningful flag.

The flag of the 1837 Patriots did not find unanimous support. Three-colored, green for the Irish, white for the French Canadians and red for the British, it was making reference to the instauration of a republic, similar to the neighbors', the United States of America, which did not suit the ideal of numerous Canadians. Around 1832, the Patriot's party became more radical, following its acceptance by the Society of the Sons of Liberty, an armed wing responsible for the clashes and the revolts. Thus that flag could not rally everyone, neither did the French flag, which was floating high mast throughout Canada since the middle of the XIXth century.

The victory of the Franco-British Alliance over Russia, during the Crimean War (1853-1856), gave rise to celebrations where the French and British flags could be seen side-by-side. Montreal was then the scene of a similar display: the tri-color French flag along side the Union Jack. But the desire to find a flag distinct from the French remained a strong focus, while seeking elements that would better represent French Canadians. When M. Baillargé showed the banner of Carillon on the Saint John the Baptist day, June 24th 1848, it spontaneously stirred enthousiasm. The tradition to show it every year on June 24 lasted for several years after, but over time, interest dwindled. Half a century later, around 1901, pastor Elphège Filiatrault hoisted a flag of his own making up the mast of his village of Saint-Jude. «A new people deserves a new flag», he used to say. And to create it, the banner of Carillon was his inspiration. To the azure fabric and the fleur-de-lys, he adds a white cross, a symbolic reminder of France, and ultimately Christ.

We know from documents that, on the original banner, the Virgin Mary appears standing on a moon crescent. This representation is from the Apocalypse (12,1): " […] with the moon under her feet […] ". But the Virgin represented on the banner is not pregnant since she holds the Child Jesus in her arms.  This representation is typical in France, following the vow made by Louis XIII, in 1638. With this vow, Louis the XIII consecrated the Kingdom of France to the Virgin Mary in thanksgiving for the birth of his son, the future Louis XIV, after 23 years of marriage. This vow stipulates the inauguration of processions on every August 15, in all parishes of France, as a commemoration of the vow.

All inhabitants of New-France knew about these events, which took place shortly before the foundation of Ville-Marie (Montreal) in 1642. It is not surprising that a love for Our Lady was right at the heart of their daily lives. (You remember seing the yellow star on the Acadian flag? It symbolizes the Virgin of the Assumption).

If there is an inheritance from France that we cherish still, the assurance of her protection and the confidence in her effective mediation are part of it.

From Champlain, who had the Angelus ringing in the fort of Quebec, Mary of the Incarnation who venerated Our Lady of Great Powers and considered Her as governant over her community, through the Society of Notre-Dame of Montreal which established Ville-Marie and whom Marguerite Bourgeoys wanted to honor the life journeying, and to Notre-Dame du Cap or Our Lady of Loretto, our history is a web of interventions by the Virgin Mary.

The banner of Carillon is no exception: does'nt the legend (?) mention that Our Lady appeared, during the battle, above the fighting troops, and the bullets fired were drawn to the folds of her dress

The life of John the Baptist, patron saint of French Canadians, is profoundly impacted by Mary, since it is during a visit to her cousin Elizabeth that "the child in my womb leapt for joy" (Luke 1, 44), the beginnings of his own mission as the Precursor.

Let's step back to our flag. In the first half of the XXth century, committees were formed throughout Quebec, to find suggestions for a flag. The Sacred Heart was added to the model used by pastor Filiatrault. But he preferred otherwise. Nevertheless, this version of the flag came to be known as the "Sacred Heart of Carillon", and remained popular for several years.

It is the model from Pastor Filiatrault that was hoisted as flag for the first time on January 21, 1948, over Quebec's parlement building. M. Duplessis, then Prime Minister, wanted the four fleur-de-lys to be vertical, but no such flag was available on short notice.

A wink from Providence? The flag that was hastily found displayed oblique fleur-de-lys, very much like those on the banner of Carillon…

Happy Saint John the Baptist day!

Sylvie Trudelle

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Sylvie Trudelle